Larmendier-Bernier : La philosophie

De l’herbe, pourquoi ? –  « Mais pourquoi ne mets-tu pas un peu de désherbant ? »

pl-dans-vignesEn avril, le joli tapis d’herbes qui recouvre nos vignes tout l’hiver se réveille et, abreuvé par les averses du printemps, commence à prendre de la hauteur. Après plus de 10 ans de pratique et de nombreux investissements matériels et humains, nous pensions savoir maîtriser ce couvert végétal. Mais chaque année, la chanson est différente et nous n’avons pas eu le temps d’apprendre la partition que c’est déjà le refrain qui revient.
Devant mon désarroi face à cette jolie prairie qui commence à chatouiller de trop près les bourgeons à peine sortis et qui cherchent le soleil, un de nos voisins me lance comme une évidence : « Mais pourquoi ne mets-tu pas un peu de désherbant ? »
Aujourd’hui, pour la plupart, « l’évidence et le progrès » c’est de mettre une combinaison de cosmonaute et d’épandre respectueusement des quantités raisonnées de produits.
Mais mon cœur a ses raisons que « la lutte raisonnée » ignore.
Nous ne pouvons pas revenir en arrière. Pour nous l’évidence est ailleurs : si nous utilisions ne serait-ce que dans des cas d’urgence l’application de désherbants, alors que deviendraient tous les micro-organismes et tous les vers de terre qui ont trouvé asile dans nos vignes depuis que nous ne déversons plus de poison sur nos sols ?
C’est grâce à eux que le sol respire par les chemins creusés ; c’est grâce à eux que les racines peuvent se nourrir au plus profond de la roche calcaire de chacun de nos terroirs ; c’est grâce à eux que la lente asphyxie des sols ne passera pas par nos vignes.
Voilà pourquoi nous allons continuer à travailler la terre sans produits chimiques. Nos raisins peuvent être rassurés, ils n’auront pas à se nourrir de ces engrais qui leur donnent ce goût insipide partagé par tant de fruits depuis quelques années.
Ils auront à chercher un peu plus profond, mais la nourriture sera structure, sera minérale, sera unique. Et le vin nous le rend bien… inimitable.

La biodynamie – Une voie pour redécouvrir notre métier de vigneron

Après une prise de conscience lors de visites de grands vignerons en Alsace et en Bourgogne, la remise en question était nécessaire : nous avions la chance d’avoir de beaux terroirs, des vignes d’âge mur, mais les pratiques avaient peu à peu glissé vers le progrès et ses facilités (désherbants, …). Nous avons commencé par redonner vie à nos sols au début des années 90 (travail du sol et abandon des herbicides). Puis, lentement, nous avons appris à pratiquer la biodynamie. Après des résultats encourageants sur une partie du domaine, nous avons décidé de faire la totalité des parcelles.
Certains diront que cette évolution est dans la tendance actuelle, dans l’air du temps… Pour nous, c’est un peu plus que cela. Nous avons constaté que les techniques chimiques utilisées aujourd’hui consistent à répondre à chaque maladie par un produit spécifique. Cette logique met en péril l’équilibre global de la plante par des agressions soi-disant ciblées mais tous les ans plus puissantes. Nous voulons revivre notre vigne en créant ou recréant un équilibre naturel entre les maladies et les défenses naturelles de la vigne, entre la faune nuisible et les prédateurs naturels. Notre démarche est d’essayer d’appréhender la vigne dans sa globalité…
Il existe certainement d’autres voies pour redécouvrir notre métier de vigneron ; pour le moment, nous trouvons beaucoup de satisfactions dans cette pratique…

Vivre et vive notre différence – Le vivant dérangerait-il ?

Notre façon de vivre notre métier n’a jamais fait l’unanimité ; auparavant considérés comme de doux rêveurs, on nous laissait tranquilles. Aujourd’hui, compte tenu des impasses de la viticulture « moderne » et de la réussite des vins singuliers, cette démarche, certes un peu élitiste, dérange.
Elle dérange ceux qui ne comprennent pas la globalité de notre démarche et son but ultime : l’expression sincère et originale de notre terroir au travers de vins authentiques. Par exemple, nous sommes montrés du doigt par nos voisins et les responsables communaux au sujet de l’herbe ou des lapins dans nos vignes. Le vivant dérangerait-il ?
Ils veulent des vignes « propres », sans herbe, sans vie… Ils refusent la terre ou l’herbe sur les routes dans les vignes (le règne du macadam pour charrier l’eau polluée qui ne s’infiltre plus). Ils fauchent nos talus sans nous prévenir alors que ces grandes herbes sont les derniers refuges de la faune et de la flore.
Les articles dénonçant les dangers des levures indigènes dans la revue technique champenoise sont un autre exemple. En effet, les levures du commerce sont indispensables pour une élaboration maîtrisée et standardisée de champagnes à partir de raisins issus d’une viticulture chimique. Reconnaissons qu’il existe une autre voie, certes exigeante et difficile, mais possible pour l’élaboration de champagnes aux styles plus affirmés, plus vrais.
Nous ne cherchons pas à imposer nos méthodes, nous avons seulement envie de faire bon et de faire bien, nous revendiquons ce droit à la différence, à faire autre chose que des vins formatés, sans pour autant chercher la marginalisation.
Nous voulons continuer à vivre notre vie (notre viticulture), sans prosélytisme, simplement exemplaires au milieu de tous. Nous ne voulons donner de leçon à personne mais nous souhaitons rester libres dans nos décisions culturales et oenologiques.
Ce sentiment est partagé par d’autres vignerons dans toute la France. Pour se faire entendre et sauvegarder cette viticulture, seule la dimension nationale peut donner un écho à cette poignée de vignerons. Nous avons donc créé l’association SEVE dont vous pouvez trouver le manifeste sur ce site, ou nous demander de vous l’adresser.

Terre brûlée et vigne clonée – ou équilibre dans la diversité ?

En Champagne et notamment sur les terroirs historiques de la Côte des Blancs (la vigne y est cultivée depuis des siècles), le court-noué s’installe peu à peu. Il s’agit d’une dégénérescence transmise par des nématodes (vers minuscules vivant dans le sol et porteurs du virus). Cette infection entraîne un affaiblissement progressif du cep, qui peut conduire à la mort de la vigne. Alors, comment assurer l’avenir de nos vignes ?
La voix officielle préconise de dévitaliser les vieilles vignes (les tuer au Roundup) et la désinfection chimique du sol (éliminer les nématodes et forcément tout le reste avec). En clair, supprimer toute vie, faire place nette et replanter le tout avec des clones. Les échecs de cette méthode sont cuisants mais on persiste en attendant la solution miracle des OGM…
Nous refusons cette escalade dans les méthodes de destruction, nous recherchons des solutions, peut-être imparfaites, dans un équilibre de la vigne qui lui permette de vivre avec cette infection.
Tout d’abord, nous essayons de préserver la diversité de la vie dans nos sols (aucun désherbant, labour respectueux, biodynamie). La concurrence entre les organismes présents entraîne une expression moindre de la maladie. De plus, vous connaissez notre parti pris pour préserver la diversité des ceps de vigne.
Pour nous, les OGM et les clones appauvrissent notre patrimoine et fragilisent la vigne. Nous constatons que nos vieilles vignes sont moins sensibles au court-noué. Nous avons décidé d’utiliser ces ceps qui semblent résistants pour notre propre sélection plutôt que des clones reproduits à l’identique sur tous les coteaux.
Cette richesse, c’est l’équilibre nécessaire à la vie de nos terroirs, de nos vignes et de nos vins…